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Tunisie : un tournant révolutionnaire en cours ? par Jean Pierre Juy

mardi 25 janvier 2011, par Club Politique Bastille

Bien que disposant, aujourd’hui encore, d’informations partielles et contradictoires sur l’évolution de la situation, il semble déjà possible de tirer quelques enseignements majeurs de la semaine écoulée en Tunisie. Ces notes constituent des pistes de réflexion - elles ne prétendent nullement « tirer les leçons » des évènements – , elles se veulent une contribution pour éclairer les enjeux véritables.

A mon sens, la plupart des titres que la presse donne à ces évènements montrent bien qu’il s’agirait pour elle d’un concours de circonstances, d’un fait occasionnel ou produit par une conjoncture inédite : « révolution de jasmin », « révolution de l’internet » « de la faim »…que sais-je encore ? Beaucoup plus simplement et fondamentalement, il s’agit ni plus ni moins de ce que décrit la formule bien connue qui accompagna tout le déroulement du XXe siècle : l’irruption des masses sur la scène de l’histoire, leur volonté affirmée, dans la rue et sous la mitraille de la police, de faire leur propre histoire, de faire droit à leurs exigences.

De ce point de vue, il se peut, avec beaucoup de chances de réalisation, que l’insurrection populaire tunisienne constitue dans la proche période un tournant de la situation mondiale. Tout simplement.

Pourquoi donc ?

On peut déjà annoncer que la constitution d’un gouvernement d’union nationale excluant de fait les représentants de ceux qui sont descendus dans la rue et se sont battus contre les forces de répression armées jusqu’aux dents – y compris par la France - sera vouée à un échec prévisible. Le peuple tunisien n’en est aujourd’hui qu’au début de sa lutte émancipatrice et le principal danger qui le guette est dans la répression, les violences policières et militaires, qui d’une façon ou d’une autre ne vont pas manquer. En effet, une fois le dictateur enfui, il reste à résoudre une double question : celle du programme capable de répondre à ce qu’attend la population dans sa très grande majorité et celle de savoir qui doit le mettre en œuvre ?

Faute de pouvoir apporter rapidement une réponse, le risque de voir s’instaurer un autre régime autoritaire ne peut être écarté. Mais cela n’est qu’un aspect de la question que pose l’irruption des masses.

Quand Hillary Clinton, secrétaire d’Etat des U.S.A., déclare il y a deux jours ( traduction rapide) En trop d’endroits et de trop de manières, les fondations de la région sont en train de s’enliser dans les sables », c’est que la question de la révolution tunisienne (plus petit pays du Maghreb) dépasse et de loin les frontières de la Tunisie.

Qu’on en juge par quelques dépêches de ces derniers jours : Algérie : le gouvernement fait baisser les prix des carburants et du sucre de 40%, de même en Lybie, pour les produits alimentaires dont le lait pour les enfants, le Maroc annonce le subventionnement des produits de meunerie etc… jusqu’en Egypte , pays de 80 millions d’habitants dont presque la moitié vit avec moins de 2 $ par jour !... d’autres encore mais la liste serait trop longue !

Alors, où se situe la Tunisie dans cet ensemble pour ce qui concerne les données économiques de base ? En Tunisie, le Produit Intérieur Brut par tête est d’environ 4 000 $ par habitant et par an, soit 40% de plus qu’au Maroc et 20% de plus qu’en Algérie. Les « économistes » qualifient ce pays comme étant le « mieux géré » ou « très bien géré » selon les termes de Strauss Kahn et les critères du FMI et de la BCE. Elle fait partie des pays qui ont « profité » (sic) de la globalisation et où selon les mêmes, le niveau de vie aurait doublé entre 2004 et 2010 !!! Et en plus …avec « une montée en gamme » des productions !!!

Or en Tunisie, au moins, il ne s’agirait pas d’émeutes de la faim comme en Algérie et puis il y a le plus faible taux de chômage du Maghreb (13% officiellement) alors qu’en réalité le taux est de 30 à 40% !

Alors, tout ce rappel de données pour en venir à l’essentiel :
4 000$ l’an, cela fait en moyenne 10$ par jour et par personne, mais en moyenne !!! (en France, on a en comparaison, en moyenne également, 100 $ par tête).
En Tunisie 50% de la population vit avec 7$ par jour ou moins
Il convient d’ajouter que 25% de la population vit avec 2$ par jour ou moins !!!

Ainsi dans une économie dite globalisée par la mondialisation, si la pléthore de liquidités monétaires disponibles sur les marchés financiers (liquidités émises par les banques centrales) est utilisée pour la spéculation sur les prix des matières premières et des denrées alimentaires , il va s’ensuivre une hausse des cours mondiaux des denrées de base et des dizaines de millions de femmes, d’enfants et d’hommes vont basculer en très peu de temps du « je peux manger » au « je ne peux plus manger » et sont menacés de mourir de faim ….

Voilà en résumé, en quoi consiste la « très bonne gestion » et accessoirement quels sont les liens profonds entre la financiarisation de l’économie mondiale et l’aggravation de la situation alimentaire de la planète (2 milliards d’individus devant subsister avec moins de 2$ par jour), sous les coups conjugués de la spéculation et de l’accélération des « accidents » climatiques au niveau planétaire.

Mais revenons à la question tunisienne. Pour les pays impérialistes, le poids de la Tunisie sur l’échiquier international est celui d’un régime devant jusqu’ici servir de rempart en tant que régime stable de l’Afrique du Nord et du Moyen Orient au compte de leurs intérêts économiques et stratégiques. Pour eux, il s’agit jusqu’à ce jour d’une vitrine du capitalisme émergent. C’est ici qu’il convient de parler de WikiLeaks car l’ambassade US à Tunis faisait état depuis longtemps de la situation réelle du pays : « dictature de voleurs » (kleptocracy and dictatorship !) . Alors pourquoi ? Parce qu’ en échange de ce soutien sans faille de l’Europe et des USA à la dictature de Ben Ali, ces pays pouvaient se garantir l‘alignement d’un pays du « monde arabe » sur la politique de « la guerre au terrorisme. »

Les journaux U.S., peuvent parfois formuler les choses sans ambages. C’est le cas du Washington Post de ce vendredi dans lequel son éditorialiste, Jackson Diehl écrit :

« La menace la plus imminente en ce qui concerne les intérêts des Etats-Unis au Moyen « Orient n’est pourtant pas la guerre, c’est la révolution. » Il ajoute peu après « la violence « s’est déjà installée en Algérie et les médias arabophones sont remplis d’interrogations sur « les prochains développements du scénario tunisien. Sera-ce l’Egypte ? La Jordanie ? La « Lybie ? Tous ces pays sont menacés par la hausse des prix alimentaires et de l’énergie. « L’O.N.U. elle-même met en garde contre le « choc des prix alimentaires ». »

Après des décades de réaction triomphante, sous l’œil bienveillant des puissances mondiales dominantes, des banques, des Etats, du FMI et …de l’Internationale socialiste dont Ben Ali faisait partie jusqu’ici, l’irruption des masses tunisiennes doit être saluée par tous ceux qui se réclament du socialisme . Cette insurrection semble donner un signal de l’ouverture d’une nouvelle ère de sursauts révolutionnaires.

Vive l’insurrection du peuple tunisien et de sa jeunesse !

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