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LA CITÉ DES POÈTES DISPARUS

mardi 24 juin 2014, par Club Politique Bastille

« La gauche doit faire des réformes difficiles que même la droite n’a pas eu le courage de faire. » Dans l’entourage du Premier Ministre Valls. Le Monde 18 juin 2014

Il s’appelle Darius, n’habite pas dans un Palais mais un bidonville, dans le voisinage de la “Cité des poètes“ en Seine Saint-Denis. Il est Rom Darius, adolescent et vêtu d’un tee-shirt rouge. Il aurait volé chez un habitant de la cité des poètes, Mohammed G. qui l’aurait reconnu par le rouge. Mais ce n’est pas un pull-over. Tout le monde connaît, la presse en a fait ses choux gras.
Tout le monde ne connaît pas forcément, ou ne lit pas frénétiquement la chronique politique du Monde tenue par Françoise Fressoz. Le 14 juin elle y soulignait le drame qui, d’après elle, frappe la France : « Le délitement national ». Il n’était pas question des Rom mais de beaucoup plus important dans la hiérarchie des valeurs : le Pacte de responsabilité qui se traîne et n’aboutit pas. « Le pacte de responsabilité, qui devait être un sursaut, est devenu un compromis désespérément laborieux, le symbole d’une impuissance à se dépasser, un résumé de la tragédie française. »
En quoi cela concernerait-il Darius retrouvé dans un caddy de supermarché sans connaissance, fracassé à la bat de base-ball ou quelque chose d’approchant, comme un sacrifice offert aux Dieux-Market ? Le point commun originel sera la bonne conscience. Celle avec laquelle est fait le sale boulot.
Ici on vous aura construit une cité qu’on aura quadrillée avec des noms de poètes disparus. Les architectes s’étaient donné du mal et, à première vue, le résultat semblait séduisant. Quelque chose, quelqu’un n’aura pas suivi. Les moyens n’étaient pas au rendez-vous pour tenir la maison. On y a entassé des familles pauvres. A la débrouille, elles furent logées dans des logements bien pensés mais sans qu’on eût pensé à elles. Pas très loin on laissa s’entasser des déracinés venus de Roumanie, pour la plupart, plus pauvres et plus miséreux encore. Tout aussi renvoyés à eux-mêmes que les autres dans la débrouille. Finalement un plus pauvre s’en va voler chez l’autre (un peu) moins pauvre parce qu’il est accessible. Neuilly ? Le XVIème ? Aussi lointains que l’Empire de Chine.
Et puis les Roms qui sont le centre des attaques racistes orchestrées par l’État, sous d’autres prétextes, ne sont pas vus autrement que de travers même chez plus pauvres et pas moins exclus qu’eux. Darius était un voleur atavique. Fermez vos poulaillers, braves gens. L’idée fera son chemin même chez les réprouvés, les “exclus“ de la société ordinaire.

Ailleurs ils auront tenté de construire un accord vicelard qu’ils décrivent comme un progrès résultant de la concertation sociale entre puissants au pouvoir et faibles au labeur ; le fort, membre du MEDEF de préférence, reçoit le pactole (50 milliards d’euros environ…), le salarié ? Cherchez bien mais globalement c’est négatif : il perd la plupart des acquis qui lui restaient encore. L’acquis d’où vient tout le mal, pensent Gattaz (un riche au pouvoir), Hollande (qui n’aime pas les riches mais les adule), Valls (qui, lui, n’a jamais rien dit) et Françoise Fressoz (The servant) et bien d’autres.
Dans tous les cas leur imagination chemine très loin des idées de concertation. Ils pensent plutôt que le moment semble venu… de réduire à merci ceux qu’ils ont cherché à rendre de plus en plus vulnérables.
Or, voici que le grain de sable s’y met et que la machine, à broyer pourtant, grince et brinquebale. Le faible n’est pas aussi vulnérable que prévu. Pas aussi estourbi que voulu, pas aussi tendre. On ne peut le tuer tout à fait, ce serait faire disparaître les sources de leur richesse.
Ils ont rué dans les brancards et la carriole est sur le flanc. Était prévue une stratégie, une tactique plutôt, à court terme : la haute direction de la CGT dépêcha Le Paon son secrétaire général et ses proches conseillés à la présidence élyséenne. Les uns et les autres se mirent d’accord pour qu’à la suite d’une journée de protestation le gouvernement fasse quelques concessions à faire mousser dans la presse et à la chambre des députés. Et la grève s’arrêterait. Ce fut facile, Le Paon était pour cette “réforme“, qu’on peut comprendre comme faisant partie de la gamme des maquillages en tout genre et camouflages d’intentions dans l’offensive menée tambours battants par le MEDEF et ses affidés. Sur le long terme personne ne se fait d’illusion quant au but final, privatiser l’exploitation du transport proprement dit ; augmenter la productivité, les cadences de travail et baisser les salaires ; licencier à bras raccourcis. Le réformisme, le parangon de la modernité autrement dit, va dans ce sens. Il serait bon que tous les syndicats en soient là.
Seulement voilà, Le Paon fait la roue dans les allées du pouvoir quand les cheminots, eux, bloquent les roues sur les voies*. Quelle contrariété ! My God, les syndiqués se rebiffent. Les cadres régionaux suivent. Et puis Sud Rail qui ne mollit pas, au contraire. Et la fine tactique, imaginée par not’ Président et leur Secrétaire (bénis soient-ils par la CFDT) prend du plomb dans l’aile… ils étaient tous contents, François claironnait la proche disparition des ennuis, Valls dans sa suffisante raideur s’estimait satisfait et prévoyait…lui aussi…que…qui…quoi… or lui aussi s’était trompé.
Heureusement, il peut se rattraper momentanément du moins : la très vieille tactique du laissez pourrir semble encore faire ses preuves. Sorte de remake de tous les grands mouvements que les directions syndicales laissent s’essouffler dans un épandage “démocratique“ qui fait mourir les foyers de lutte l’un après l’autre, sans que jamais personne ne soit certain que l’autre ne va pas lâcher avant vous. Au bout du rouleau financier, les ménages sont de la sorte renvoyés à eux-mêmes, “à leurs propres responsabilité individuelle“ puisqu’enfin l’individu est l’alpha et l’oméga de toute considération sociale. La “classe ouvrière“ est une si vieille lune que pas un de ces caciques ne se risquerait à l’appeler au combat et tiendrait l’ensemble en montrant à chacun, fortement, quotidiennement, à chaque heure, chaque minute s’il le faut qu’il n’est pas lui seulement mais l’autre aussi, tous les autres en grève.

Alors, Marie-José Malis, directrice de La Commune – centre dramatique national d’Aubervilliers, a tellement raison de mettre le doigt là où ça fait mal aux états-majors. Ce qu’elle dit de la grève des intermittents tout un chacun peut l’entendre quelque soit sa condition : « Ce qui s’est passé là était remarquable : des gens ont dit, "nous sommes capables de penser par nous-mêmes une réforme bonne pour tous. Nous sommes capables de courage, et d’intelligence. Nous ne demandons pas le statu quo, nous sommes prêts à modifier ce qui ne va pas, et comme la plupart d’entre les hommes, ce qui nous importe à vrai dire c’est ce qui est juste, le sentiment de faire la bonne chose, par-delà nos intérêts petits." Est-ce que c’est cette démonstration qui est insupportable ? Savoir que les gens eux-mêmes sont capables de bien plus de subtilité et de souci de l’intérêt général que les représentants patentés de cet intérêt et de la bonne morale économique ? »

Robert Pollard

* http://blog.sylvainbouard.fr/ à voir pour tout comprendre ce site réalisé par un agent de la SNCF, nous livrant des informations qui nous échappent en général. Signalé par Daniel Schneidermann dans “Arrêt sur image

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